L’héritage

Arrière petit-fils de paysan vigneron, petit-fils de vigneron négociant, fils de négociant, je m’inscris dans une lignée qui depuis les années 30 du siècle dernier, a défendu une certaine idée du vin et largement répandu ses particularités sur la Rive Droite de Bordeaux. Ma famille s’est toujours engagée dans la production de vins raffinés, suivant ce que mon grand-oncle Jean-Pierre Moueix appelait de cette expression aujourd’hui désuète, « le chic parisien ». J’interprète ce vocable comme un désir de révéler ce que Bordeaux appelle la « race » du vin. Ce que je retiens de cette idée se décline selon quatre aspects essentiels.

 

L’authenticité, l’élégance, l’harmonie, la longueur ou aptitude au vieillissement

 

L’authenticité comme vecteur de transparence

Parce qu’un vin à la vocation d’exprimer ce que son terroir recèle, notre geste de viticulteur passe par le fait d’en révéler la singularité. Le vin est le produit agricole le plus parlant en la matière. Si la parole lui est laissée, il raconte le lieu, son histoire, et révèle une large part de la personnalité du viticulteur.

À Fonroque le vin a changé au fil des générations et des pratiques. L’histoire du lieu est marquée par une viticulture saine même lorsqu’elle n’était pas labellisée. Mais les marqueurs historiques, qu’ils soient humains (la succession des directions et des équipes), biologiques (le ré-encépagement progressif, la végétation environnante la qualité de l’eau), ou climatologiques, ont agit sur le terroir pour provoquer une croissance très perceptible avec le recul dont nous disposons. Je ne suis pas le seul à hériter de tout cela.

 

L’élégance comme source d’ivresse élevée

La qualité est un présent inestimable. On l’associe souvent et abusivement à l’abondance ou aux moyens matériels. Je crois que c’est une erreur. J’ai observé ce goût immodéré pour la qualité chez des artisans, des artistes, des mécaniciens et des bâtisseurs n’ayant aucun des attributs de la richesse matérielle mais plutôt une foi spontanée en la pureté d’un geste irrépressible vers l’extraction du meilleur et la conscience aigue de ce geste.

Dès le début de mes études, mon père, Jean-Jacques Moueix, m’invitait fréquemment à participer à des dégustations d’assemblage avec lui et Jean-Claude Berrouet, l’œnologue des établissements Jean-Pierre Moueix. C’est avec eux que j’ai développé une sensibilité pour la finesse et l’équilibre des vins. Ces deux hommes ne faisaient aucun commerce avec la facilité et c’est avec une rigueur naturelle qu’ils sélectionnaient les lots les plus racés, sans se laisser aucunement séduire par les charmes de la sucrosité ou de la puissance, et encore moins en cédant aux goûts du marché. Ils sélectionnaient les cuvées comme on regarde de la bonne peinture, en y plaçant érudition et sensibilité pour finir par tout livrer au bénéfice de l’instant. Ils cherchaient sans relâche le point d’équilibre, exercice très subtil qui se joue à un pour cent et demande une extrême concentration.

« La France c’était du fait à la main, à tous les points de vue, dans tous les domaines, patiemment, avec respect de la qualité et de l’œuvre. Il y avait (..) une honnêteté dans les rapports des mains avec la vie (..). Des mains ridées, prudentes, qui avaient un rapport vrai (..) avec ce qu’elles faisaient. La France, c’était des mains humaines, avec un sens du toucher, du fond et de la forme, et qui avaient un peuple derrière elles (..). » Romain Gary – La nuit sera calme – 1974

 

L’harmonie comme posture

Parce que la nature nous indique constamment que l’équilibre est vecteur de longévité, et que les zones extrêmes sont des phases de transition vers un nouvel équilibre, je me plais à pratiquer autant que possible l’observation et l’imitation des phénomènes naturels. Le vin est sensé procurer du plaisir et cette notion est exigeante car notre cerveau ne se contente pas des restes d’une stimulation éphémère. Sensible à des résultats structurels très élaborés, il participe à l’ouvrage à condition d’être nourri à hauteur de ses facultés les plus subtiles.

J’ai appris que trouver l’assemblage idéal n’est pas seulement affaire de paysage aromatique et de matière. Il s’agit également et en dernier ressort de placer la clé de voute qui va tenir l’ensemble en équilibre et relève finalement plus volontiers de l’œuvre architecturale. Je me souviens des tâtonnements de mon père et de Jean-Claude, auxquels j’étais gentiment convié et de la manière dont ils prenaient en compte mon point de vue de néophyte, pour me laisser atteindre avec eux ce moment de grâce où je partageais la sensation que tout est là et pour longtemps. Ces ressentis subtils très inspirants se sont inscrits en moi de façon indélébile. Cette expertise n’a pas été effleurée par les contenus nécessairement plus théoriques qui m’ont été transmis durant mes études d’Ingénieur et d’Œnologue. Elle est du domaine empirique de la transmission orale qui mériterait plus de place dans notre société de l’écrit, car sa chair vibratoire ne passe pas par la conceptualisation et nous arrive directement au cœur et aux mains.

« Qui sait déguster ne boit plus jamais du vin, mais goûte des secrets ». Bernard Burtschy

 

L’aptitude au vieillissement ou les vertus irremplaçables de la bonification par le temps

Bien sûr le terroir est essentiel. Mais le geste humain mène bien plus loin. Si un vieillissement harmonieux n’est possible qu’avec un vin équilibré, la longueur et la belle finale vont donner la garantie que le vin restera « debout ». C’est ce fondement qui lui permettra d’exprimer les visages uniques de son terroir et de son histoire.

C’est quelque chose qui se vérifie à l’évidence lorsqu’il s’agit de beaux millésimes, mais l’expérience est aussi intéressante à pratiquer sur des millésimes ayant à tort ou à raison une mauvaise réputation. Je me souviens des bonnes surprises du millésime 1987. À la fin des années 90, mon père et moi nous sommes arrêtés dans un restaurant du centre de la France, sur notre trajet vers la Belgique. La carte proposait un vin de 1987 provenant d’un terroir noble de Saint-Emilion. Malgré la mauvaise réputation de ce millésime, mon père m’a proposé de l’essayer et de faire confiance au cru. Quelle finesse, quelle élégance et quelle agréable buvabilité. Nous nous sommes régalés et avons eu une nouvelle démonstration des ressources insoupçonnées d’un grand terroir et de la conscience de ceux qui s’en occupent.

 

Aujourd’hui mon travail dans son ensemble est largement inspiré de cet héritage et des expériences personnelles et parallèles auxquelles il a donné naissance. C’est un socle idéal pour pousser le geste vers plus de singularité et donner de la plasticité à sa pratique, s’adapter aux changements de mentalités, aux prises de conscience individuelles et collectives, aux mutations climatiques. La biodynamie est une réponse passionnante à ce qui s’impose. Dès lors c’est la pensée idéaliste, l’empirisme, Goethe et Jung qui deviennent mes ascendants et m’indiquent le geste juste. Avec l’erreur toujours possible. La magnifique erreur qui peut aller jusqu’à faire de nous des savants. Bien sûr il y a toujours une histoire personnelle avec un lieu. J’ai connu Fonroque lorsque j’étais enfant. J’ai vu grandir mes enfants à Mazeyres et j’y ai accueilli la femme qui partage aujourd’hui ma vie et qui a métamorphosé les espaces. Ces événements s’accompagnent d’une inscription psychologique forte. Je garde des souvenirs très précis de Fonroque qui me reviennent à l’esprit fréquemment. Ce sont des balises qui affermissent mes décisions. Un imaginaire conseil de famille bienveillant, siège encore, là où j’ai besoin d’un appui d’une direction d’un élan.

Alain Moueix