Entretien avec Jean-Michel Bernard

Jean-Michel bonjour

Bonjour

 

Ma toute première demande est pratique j’aimerais savoir depuis combien de temps vous travaillez au Château Mazeyres et quelle fonction vous y exercez.

Je suis arrivé à Mazeyres en mai 1999. Ça fait dix-neuf ans (sourire). Au début le temps de m’habituer un peu à ce nouveau lieu, j’avais de petites responsabilités de chef d’équipe, surtout avec les permanents puis ensuite avec les saisonniers durant l’été puisqu’on faisait uniquement des travaux d’effeuillage et d’éclaircissage.

 

Vous êtes donc finalement arrivé à la fonction qui est la vôtre aujourd’hui qui est celle de chef de culture, est-ce que c’est ainsi que vous la qualifiez ?

Oui c’est ça. C’est arrivé peu à peu. Au fur et à mesure de mes découvertes et de mon adaptation car je venais d’un petit domaine sur lequel je travaillais quasiment seul et les besoins étaient différents. Alain Moueix m’a délégué petit à petit une sélection de tâches. Les besoins de Mazeyres évoluaient. Alain occupait son poste de gestionnaire évidemment mais il constituait aussi peu à peu une équipe, et le Château avait besoin de se développer, besoin aussi d’être mieux représenté dans le monde. Cette croissance demandait une autonomie progressive et un sens réel de l’initiative toujours en concertation très claire avec Alain. Tout s’est fait assez vite finalement. Ce n’était pas très formel mais Alain m’a fait sentir les perspectives d’évolution de mon poste et j’ai commencé à assumer des responsabilités de plus en plus précises et de plus en plus importantes. La courbe de progression s’étend sur presque 20 ans mais quelle intensité. D’années en années l’évolution, en terme de qualité, a été très forte sur tous les plans. Qualité relationnelle, qualité des employés, qualité du travail effectué, qualité du raisin, qualité du vin forcément, tout a évolué simultanément. Nous avons pris les choses à un certain niveau et nous les avons amenées à un niveau bien supérieur.

 

En plus de ce climat d’ascension, que diriez-vous si vous deviez décrire l’atmosphère de travail à Mazeyres ?

J’essaye pour ma part d’instaurer un vrai travail d’équipe dans tout ce que cela implique. Il s’agit d’exprimer des compétences, de se remettre en question si nécessaire, d’apprendre tous les jours, d’aider les autres, d’être capable d’anticiper et de laisser agir la complémentarité. Une complémentarité de savoir-faire mais aussi d’état d’esprit. En combinant les personnalités on essaie de faire en sorte que les individualités fassent un tout. Les problèmes de l’un concernent les autres. Les erreurs de l’un concernent également les autres. Si quelqu’un rencontre une difficulté, n’importe qui dans l’équipe doit être capable de lui dire avec les égards nécessaires. C’est un travail de longue haleine et loin d’être facile mais j’y tiens beaucoup. On est là pour décharger l’autre s’il rencontre des soucis. Il est très important de ne pas laisser quelqu’un dans des problématiques qui nuisent à sa vie et à son travail. Je tiens à ce que les gens arrivent ici avec un certain plaisir et surtout pas la boule au ventre. Nous ne sommes pas à l’abri des tensions mais chacun doit être vigilant pour ne pas que ça s’envenime.

 

Je retrouve dans votre vision des choses ce que je connais du respect naturel pour les êtres et les choses, qu’Alain Moueix dissémine partout où le conduisent ses responsabilités. Vous partagez une manière de voir qui est très rare dans le milieu du travail, je veux dire rare au delà d’un discours qu’on entend un peu partout mais qui est peu suivi de réalité.

J’ai été élevé de cette manière par la vie. Quand je pense équipe je pense au sport parce que j’ai fait beaucoup de sport et du sport d’équipe. Mon mode de pensée dans le travail vient de cette expérience. Nous avons une performance à accomplir et même si on ne cherche à battre aucun record, on cherche un résultat obtenu de la meilleure manière. Il n’y a rien de facile et d’ailleurs il m’arrive parfois d’être pris dans la tension générée par un objectif non atteint. C’est très frustrant d’avoir mis un grand soin aux choses et de ne pas être dans le succès. Mais je me tempère et surtout j’essaie de comprendre pourquoi nous n’y sommes pas arrivés. Parfois ça vient de moi et c’est lié au fait que je ne me suis pas correctement expliqué, parfois l’erreur n’est pas la mienne et j’ai besoin qu’elle soit reconnue puisque dans tous les cas je cherche à savoir à quel endroit nous avons fait fausse route pour éviter les recommencements. C’est un travail sur soi. Pas facile mais très payant. Et cela replace chacun dans son cadre de responsabilité. Et même si je suis parfois sévère ou agacé, je ne suis pas adepte du mauvais traitement des employés.

 

Même si on peut affirmer que vous transporteriez cet état d’esprit sur tout autre lieu de travail et dans n’importe quelle autre fonction, est-ce qu’on peut dire que votre rôle de chef de culture pour un domaine en biodynamie, est différent de ce qu’il serait sur une propriété en viticulture conventionnelle ?

C’est certain. Le passage à la biodynamie a été très intéressant. Il a modifié énormément de choses dans l’approche, à mon niveau et aussi pour chacun des membres de l’équipe. Nous comprenons beaucoup mieux ce que nous faisons et pourquoi on le fait. Au début on riait beaucoup. Les notions dont il était question ne nous étaient pas coutumières. Mais l’atmosphère, même un peu moqueuse, était positive et on sentait que l’on manipulait des choses sérieuses. La personne qui nous demandait ces changements n’était pas n’importe qui et nous avions toute confiance en lui. Il y avait aussi l’exemple de Fonroque qui nous donnait un appui tangible. J’y ai personnellement trouvé un grand regain d’intérêt pour mon travail et les retours de l’équipe sont positifs. Toutes les interventions sont faites dans l’état d’esprit que demande la biodynamie et selon les processus prévus. Il y a un lien très développé entre les actions ce qui donne du sens à notre pratique. Le geste du jour n’est pas séparé de celui qui est prévu le lendemain et ce trait d’union permet de vivre les avancées. Ça a rendu mon travail passionnant. Je partage mes connaissances dans ce domaine avec l’équipe entière et les questions qui me sont posées me poussent à chercher des réponses que je n’ai pas encore. Avec cette transparence et tous les éléments mis en commun, chacun acquiert son autonomie de pensée et d’agir. Je suis très présent car je procède certes avec un programme de travail, mais aussi à partir de ce qui se présente sur le moment et peut se révéler plus urgent à traiter. J’aime bien cette souplesse dans la réalisation des tâches et il est important pour moi que l’équipe ne soit pas constituée d’exécutants qui ne souhaitent pas s’impliquer et répondre avec agilité à ce qui se présente. Ils doivent être capables de faire et de faire faire. Delphine, Mathilde, peuvent expliquer, montrer et faire faire toutes sortes de travaux dans la vigne. Je peux avoir à contrôler que la consigne et la réalité du terrain se rencontrent sans heurts, je peux être obligé d’insister pour obtenir le résultat voulu ou je peux être amené à changer de méthode pour faire accomplir un travail mais dans tous les cas, j’écoute ce qui remonte du terrain pour améliorer ce qui doit l’être. Les idées doivent être essayées avant d’être mises de côté. Chacun est libre de proposer des méthodes et ça crée un mouvement de valorisation. Parfois c’est déstabilisant mais plus ça va plus je constate la pertinence des suggestions. C’est de plus en plus stable et on se trompe de moins en moins.

 

Dans le domaine de la musique, de la danse ou du théâtre qui sont mes domaines de prédilection, les plus grands chorégraphes, metteurs en scène ou compositeurs, après avoir choisi leur sujet et livré leur objectif, travaillent souvent à partir de la matière apportée par les interprètes. Le corps, l’intellect, réalisent mieux ce qu’ils ont conçu que ce qui leur est imposé. La description de votre travail me fait penser à cela. Vous structurez les éléments épars qui vous sont amenés par les membres de l’équipe comme le chorégraphe tisse les phrases chorégraphiques amenées par les interprètes pour constituer une pièce. Cela donne une entité plus riche que la simple somme des parties et une sorte de trajet de plus haute pertinence pour arriver au résultat désiré.

Je suis autodidacte et dans cette expérience avec la biodynamie ça m’a aidé. Je n’avais pas d’idées arrêtées, de désapprentissage à faire avant de concevoir que des choses dont on n’a jamais entendu parler, peuvent fonctionner. On agit dans un cadre mais on fait évoluer le mode opératoire en fonction des réactions du milieu. Je n’aime pas me sentir pris dans un carcan et j’aime travailler en conscience. Je pousse beaucoup les employés à observer ce qui est fait et ce qu’ils font, pour les inciter à créer leurs propres réglages quand il s’agit d’une machine, leurs propres gestes quand il s’agit d’une tâche manuelle. Je les invite à s’arrêter au bout du rang et à regarder ce qui va ou ne va pas, ce qui peut être amélioré, en privilégiant la solution qu’ils ont eux-mêmes trouvée. Nombreux sont les paramètres sur lesquels un employé peut agir directement. Aller moins vite dans le rang, et parfois simplement s’adapter à la parcelle du jour qui n’est pas la même que celle de la veille ou à la météo qui n’est pas la même que celle du matin. Il y a plein de chemins possibles, le plus efficace étant sans doute le plus personnel. Regarder son travail, en être fier ou être capable de le critiquer de façon constructive, compte énormément.

 

Je suis très admirative de la générosité que représente une telle attitude. C’est une chance d’être poussé à cela dans son travail parce qu’on ramène chez soi cette conscience et on cultive aussi un regard sur la manière de s’adresser aux autres, sur sa manière de cuisiner, ou tout autre activité. C’est une contamination positive. Je suis une adepte de la conscience car il me semble que c’est un attribut de la civilisation et que c’est une notion fragile toujours susceptible d’être abandonnée au profit de la facilité.  

C’est vrai on peut s’inspirer de ça dans sa vie quotidienne. Quand je suis arrivé ici je n’avais jamais travaillé les sols. À l’endroit où je travaillais avant, on désherbait malheureusement. Pendant que mes collègues étaient en pause, j’essayais le tracteur. J’ai mis longtemps à savoir utiliser une déca(vaillonneuse). C’est un travail parmi les plus complexes et il faut mettre beaucoup de soi pour y parvenir. Ici on n’utilise pas beaucoup cet outil parce que ça prend beaucoup de temps et nous possédons des moyens plus rapides pour obtenir le même résultat, mais à l’époque j’avais vraiment expérimenté la latitude dont on dispose pour s’adapter à la situation et la manière dont ça peut changer très sensiblement le résultat obtenu. En prenant du temps on en gagne beaucoup. Il faut être souple et ce n’est pas une qualité équitablement partagée mais elle peut grandir. Plus on est chargé d’histoire, de culture, d’habitudes, de pratiques non remises en question pendant longtemps, plus l’inertie est grande. Pour la taille par exemple ici on a considérablement évolué. Maintenant on taille les pieds de vigne en sachant comment bien sûr, mais aussi pourquoi, alors qu’avant nous reproduisions simplement ce qu’on nous avait appris sans vraiment penser à faire évoluer cette pratique pourtant cruciale. Il a fallu dire aux personnes de faire autrement sans leur laisser penser que ce qu’ils avaient fait pendant vingt ans était mauvais. Délicat mais nécessaire. La taille aujourd’hui à Mazeyres est exactement celle qui nous convient. Ça a pris du temps mais on a le temps (rires).

 

Et alors justement pendant tout ce temps écoulé est-ce qu’il y a un ou deux événements vraiment marquants qui vous traversent l’esprit et que vous pourriez choisir de partager avec nous aujourd’hui ?

J’en ai vraiment beaucoup et le choix est difficile mais il y a un moment qui a été frappant pour moi c’est l’année 2005. C’était une année au cours de laquelle on avait réglé beaucoup de problèmes puisque bien sûr tout ça ne s’est pas fait tout seul. Le changement était très complexe et 2005 a été l’année où toutes les planètes étaient alignées. Le climat, la composition de l’équipe, l’état d’esprit général, la qualité de la récolte, tout était réuni. On aimerait vivre beaucoup d’années comme celle-ci. Pas tous les ans parce que l’intérêt naît aussi des contraintes et des imperfections qui se présentent, mais des années de grâce comme celle-ci sont agréables. C’est aussi parce qu’on avait travaillé pour pouvoir accueillir une bonne conjonction comme celle-ci. Au niveau humain c’était incomparable. Le climat était superbe, chaud mais pas comme 2003 qui d’ailleurs avec ses excès nous avait donné une expérience utile. La qualité du raisin était telle, que j’ai cru à l’époque qu’on avait atteint le meilleur possible. Mais on a vu que des choses encore meilleures sont arrivées depuis.

Le deuxième événement c’est le fameux passage à la biodynamie qui nous donnait la sensation de faire un grand pas dans l’inconnu. Sans parachute (rires). On a tous pu mesurer la confiance dont on était capable vis-à-vis d’Alain Moueix. Nous savions bien qu’il ne nous amènerait pas dans un mur mais parfois on était un peu à l’aveugle alors que pour lui c’était clair. Il y allait en douceur avec des petites expériences, des tentatives ici et là, quelques tisanes, quelques préparats, vous pourriez essayer ceci, voir si telle chose marche, mais même dans ce climat très progressif, il n’était pas évident de tout comprendre. Heureusement qu’on avait l’exemple de Fonroque en biodynamie depuis 2003. J’avais des relations assez régulières avec Laurent Nougaro le directeur technique à Fonroque, et je pouvais être témoin de pas mal de choses. Parfois au début j’étais perplexe et désorienté, mais j’étais curieux et je voyais bien que ça fonctionnait. J’allais aussi voir partout ailleurs sur d’autres propriétés où les exemples étaient instructifs. Ce qui était bien c’est que nous devions agir et constater par nous-mêmes. Alain Moueix misait sur notre pragmatisme, notre bon sens et c’est très gratifiant de se voir reconnaitre des qualités comme celles-ci pour aborder une pratique aussi intuitive et même abstraite par moments. On a fait des choses déterminantes qui n’ont coûté que très peu d’argent. Chacun y allait de son idée, de sa proposition, de sa réalisation, et on était contents et fiers de pouvoir dire, c’est nous qui avons mis telle ou telle chose en place par nous-mêmes sans que ça coûte des fortunes à l’entreprise. Et si ces choses ont été maintenues c’est aussi parce qu’on a su les mettre en place de cette manière efficace et économe. Cet esprit pratique et frugal est resté en place à Mazeyres quand il est possible de l’appliquer. On a eu bon nombre de cahiers des charges entre les mains et quand je vois les budgets faramineux qui ont pu être dépensés ailleurs pour atteindre des objectifs en tous points semblables aux nôtres, je suis content de nous. On avait commencé la première année avec trois hectares et demi je crois ou quatre, la deuxième on est passé à quatorze et je pensais qu’on allait décider d’une nouvelle étape intermédiaire mais Alain m’a dit « Bon qu’en pensez-vous ça marche plutôt bien on se débrouille pas mal on va au bout ? » Alors j’ai pris une grande respiration (rires) et j’ai dit bon si vous le sentez c’est d’accord. Et nous sommes passés de quatorze à vingt et un, puis vingt cinq et demi avec la plantation sur l’hippodrome. J’avais carte blanche pour organiser les choses. C’était un moment très fort pour moi. J’avais le vertige et j’étais heureux. J’étais libre et j’avais une grande responsabilité. Je comprends bien avec du recul que sans discours ni leçon Alain a posé les jalons pour la suite. Pour nous former, déléguer et prendre en charge des tâches de représentation de la marque, de recherches techniques, de défenses de notre travail. Quand je pense qu’à une époque c’était lui qui faisait tout, je me dis que l’évolution est énorme et que peu à peu il a créé une vraie structure. Une entreprise qui ouvre la réflexion pour chaque domaine de compétence. Au début de ma carrière ici je le voyais faire et je me disais que je ne parviendrais jamais à en faire autant. Puis j’ai appris. Il m’a transmis et il nous a formé à une autonomie totale qui parfois était vertigineuse. Il nous faisait et il nous fait encore une confiance énorme, ce qui nous a poussés et nous pousse encore à dire qu’on a envie d’être dignes de cette confiance. Il peut partir à l’autre bout du monde. Même s’il est toujours joignable, nous devons décider ce qui doit être décidé. On lui rend compte de tout ce qui est fait et il dirige les opérations mais on est en phase la plupart du temps parce qu’il ne me viendrait pas à l’idée de faire quelque chose qui irait à l’encontre de l’esprit qu’il a créé à Mazeyres. C’est le patron à tous points de vue.

 

Si vous deviez imaginer une chose ou formuler une idée pour enrichir ou accompagner votre travail quelle serait-elle ?

En tant que chef de culture et responsable des équipes je pense principalement au côté humain parce que le côté matériel n’est pas très intéressant à évoquer. J’ai toujours envie de trouver des moyens pour qu’on se comprenne de mieux en mieux. Ça amènerait du confort, plus de fluidité.

 

Pensez-vous que ça devrait passer par des stages, des formations, des sensibilisations, des rencontres ?

Pourquoi pas mais du moment que l’un y a accès il faudrait que ce soit possible pour tous et je crois que certains sont moins sensibles à des procédés entre guillemets éducatifs. Il faudrait trouver une solution qui s’adapte à tout le monde.

 

Des spectacles peut-être. Certains clowns sont extraordinaires pour faire passer des messages. L’humour est capable de manipuler des idées très sérieuses. Parfois en déstructurant complètement les choses et en versant dans la démesure et le délire, ils soulignent la pertinence du cadre. 

C’est vrai. Moi qui suis très rationnel, je suis aussi attiré par le loufoque. D’une idée très farfelue peuvent naître des choses qui le sont moins. Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux est une posture que j’aime bien adopter. Ça arrive dans ma vie extra-professionnelle. Et je pense que même ici à Mazeyres où nous avons déjà beaucoup exploré, on pourrait aller encore plus loin dans l’originalité, s’éloigner un peu de la lourdeur rituelle car c’est un travail qui comporte son lot de répétitivité, de routine, à côté de ce qui, du fait des saisons et des progressions humaines, bouge tout le temps.

 

Je sais que parfois toucher aux mots compte énormément. Redonner de la valeur aux choses par la définition que l’on donne aux mots. Une sorte de programmation un peu linguistique des phénomènes. Rappeler que l’effort peut être défini comme l’utilisation de ses forces et non comme une chose forcément pénible, rappeler que le travail n’est pas seulement une sorte d’obligation économique mais aussi la structure même de l’action et du geste, la manifestation tangible et physique, de la pensée. On sait bien qu’une personne qui ne peut travailler, qui ne peut fournir d’effort, n’est pas un bienheureux mais quelqu’un de souffrant qui a perdu sa liberté. Avec votre connaissance du sport ces données doivent vous sembler évidentes.

Le travail apporte de la liberté sur deux plans. Le plan économique évidemment puisqu’on obtient son autonomie financière même modestement, et le plan personnel puisqu’on se sait capable de faire quelque chose que l’on peut transporter partout et faire grandir. On dispose d’un choix. Plus ou moins large mais un choix tout de même. Le travail est aussi un révélateur des personnalités. Le méticuleux qui voudrait bien sa pince à épiler, celui qui fait plutôt les choses grossièrement et auquel on doit apprendre des règles élémentaires de soin. On voit jusqu’où chacun veut aller. Il y a une différence entre venir travailler et venir chercher de l’argent. Comme dans le sport on doit savoir comprendre les règles, fournir un effort, agir, jouer. La notion de plaisir au travail est essentielle. Je pense à ce qui se passe notamment avec les saisonniers. Nous leur donnons l’objectif et nous leur livrons un mode opératoire comme étant une méthode parmi d’autres. Souvent ils font des choses très inattendues et ils me demandent si ça convient. Je leur propose de se remémorer l’objectif et de voir si leur manière de faire mène à ce but. Si c’est oui ils peuvent le faire en marchant sur les mains je n’y verrai pas d’inconvénient. Cette phrase les amuse et ils se sentent plus libres de mettre leur singularité dans une tâche pas forcément drôle.

 

Oui la capacité d’inventer, de créer, est un atout énorme dans la vie quoi qu’on fasse.

J’essaie de transmettre mon état d’esprit. Les contraintes sont là mais la liberté est cruciale. Il faut qu’elle dure et elle dépend aussi beaucoup de nous. Notre objectif est simple. Produire la quantité de raisin optimum de la qualité la plus élevée possible. La biodynamie a beaucoup relevé le niveau et nous a permis de réviser nos objectifs à la hausse dans tous les domaines. Les équipes sont maintenant bien structurées.

 

Comme le dit Alain dans un texte publié sur le site (rubrique l’équipe) : « Ils sont la part humaine sans laquelle il n’y a rien. » Et cela me rappelle un mouvement historique de protestation des artistes du spectacle vivant en 2003. Entre autres actions ils avaient fait entrer dans un théâtre national, tout un public, plusieurs centaines de personnes, et au moment du début du spectacle attendu, les lumières se sont éteintes. Et rien, absolument rien n’a eu lieu pendant une heure dix, le temps du spectacle programmé. Les gens étaient dans le noir c’est tout. Ça semble évident mais les évidences qui mènent à ne plus réfléchir menacent tous les systèmes. Les gens comprenaient que le fait de ne pas protéger cette profession concernait tout le monde. Que sans l’ingénieur du son, sans l’éclairagiste, sans la comédienne ou le musicien, c’était le néant. Sans une protection de leur statut particulier par l’intermittence du spectacle et une valorisation du caractère vital de leur intervention dans la communauté humaine, tout disparaissait. C’est ça la part humaine non ?

Oui c’est ça. On est aussi responsables de ce que l’on maintient en soignant notre job et préserver ce que l’on a malgré les dissensions. Certains profils aussi sont difficiles à trouver. Les tractoristes par exemple. Des collègues d’autres propriétés me demandent combien on les paye pour les garder. Je leur réponds que ce n’est pas qu’une question de salaire mais une question de qualité de vie au travail, de conscience dans l’approche, d’évolution possible. Les gens doivent se sentir respectés, pris en compte, reconnus dans leur compétence. Quand je vois encore aujourd’hui – et je livre cette image même si elle est violente –  sur certaines propriétés en viticulture conventionnelle, des employés qui traitent avec des tracteurs sans cabine, équipés de masque de protection qui ne protègent de rien, et qu’à la fin du traitement le tracteur, l’homme, et le masque ont tous la couleur du produit utilisé alors que le responsable ou le propriétaire arrive en voiture de luxe, je vois quelle idée certains peuvent avoir de leur main-d’œuvre.

 

Pourtant mains d’œuvre est une expression noble.

Oui. Ici jamais Alain n’a eu seulement l’idée d’acheter un tracteur sans cabine pour ces activités, ne serait-ce que pour les intempéries puisque nous ne sommes pas concernés par les traitements chimiques lourds. Il y a une prise en compte ici de la valeur et de la qualité du travail. Nous ne sommes jamais relégués seuls à des petites besognes. La biodynamie place les gens sur un pied d’égalité, de la vigne jusqu’au vin. Elle abolit partiellement cette époque où les Wine Maker recevaient toutes les éloges pour s’être occupés d’une part essentielle du travail, en oubliant ceux sans lesquels rien n’aurait été possible.

Mais pour ce qui est d’une chose qui me plairait, je suis intéressé par la vinification et je me dis toujours que j’aimerais bien parfois suivre une cuve de plus près. Son comportement, ce qui lui est fait, la goûter tous les jours et voir où elle va. Parfois je fais des dégustations pour voir un peu l’allure que prend telle ou telle parcelle et c’est très intéressant, passionnant même de découvrir le caractère que développe le bébé qu’on a mis au monde. À cette occasion il m’arrive de me dire tiens peut-être que j’aurais pu faire ceci ou cela, c’est à dire des choses que le raisin indique et dont je sais qu’elles sont dues à notre travail dans la vigne. Je n’ai pas envie de devenir maître de chai mais j’aimerais bien de temps en temps suivre un peu ce que nous avons fait. Goûter les vins une fois qu’ils sont faits me permet cela mais il y a une étape intermédiaire qui est un peu plus loin de nous. Mais il ne tient qu’à moi de pousser des portes et de transmettre ensuite à toute l’équipe.

 

Les sites vont apporter des éléments au sujet des étapes de travail qui vous attirent plus particulièrement et auxquelles vous n’assistez pas forcément. En l’occurrence pour vous ce sera la rubrique « faire le vin » sur le site lvam (Les Vins d’Alain Moueix). Et puis Stéphany Lesaint suggérait d’instituer des moments avec Alain Moueix quatre fois par an à chaque changement de saison pour aborder tous les points spécifiques de la période qui s’annonce. Il est possible que ce dispositif se mette en place en 2019.

Oui ce sera bien sur un plan pratique et ça ne m’étonne pas que Stéphany l’ait proposé. On discute beaucoup et elle s’imprègne avec bonheur. En bout de chaîne elle se pose d’autres questions et participe à la recherche des réponses. Ça serait aussi nous donner des informations sur « la part de l’autre ». J’ai envie d’apprendre encore. J’évolue petit à petit sur une meilleure connaissance des sols et de leur comportement. Ce n’est pas facile sur tous les plans. Si j’admets maintenant vraiment que le sol est vivant, je comprends un peu moins bien sa chimie. Je connais sa composition organique mais j’aimerais aussi comprendre ce qui la compose chimiquement et les transformations générées par cette chimie du sol. Mais il faut passer par certaines formulations qui sont moins mon fort. Alain Moueix est au courant de mon intérêt pour les sols et du fait que j’utilise cet intérêt dans mon travail. Je lui fais part de mes observations et il m’expose les siennes puis il prend les décisions qui conviennent. Mais j’aimerais me pencher davantage sur l’analyse des sols. Je ne les comprends pas assez profondément à mon sens. J’aimerais agir sur la potasse, le fer, l’azote mais on agit sur un milieu complexe où tout est modifié par le moindre apport. J’ai besoin d’apprendre. Je suis arrivé à Mazeyres avec des capacités d’adaptation. Je n’avais pas de qualifications mais un désir d’évoluer. Je n’ai pas cessé de le faire depuis et il reste encore du travail. Arrivé à l’âge de la retraite je serai érudit (rires). C’est bien je crois de prendre du recul, d’essayer des choses, de faire en sorte de s’extraire de notre minimum pour nous élever. On peut toujours faire du vin avec peu de moyens personnels mais quel vin ? Aujourd’hui quand je goûte les vins de Biodyvin le Syndicat de Viticulteurs en biodynamie qui se réunit chaque année à Fonroque au moment des Primeurs, je suis frappé par leur expressivité. Je crois que tous les vignerons de ce syndicat sont passés par ces processus de réflexion, d’apprentissage, de recul et de remise en question. Il y a beaucoup de sincérité. Les vins ressemblent tellement à ceux qui les font. Je suis heureux de travailler dans un domaine où le produit préparé est fait pour prendre du plaisir. Quelle différence avec le fait de fabriquer des boulons ! Où que l’on aille les gens lancent des étoiles quand on leur dit « je travaille dans un domaine viticole ». Et quand en plus on parle de biodynamie ça excite littéralement la curiosité. En toute modestie ca donne beaucoup de fierté quand les gens passent deux heures à table à vous poser des questions au sujet de votre travail. C’est valorisant. Mais je mesure, je partage le temps de parole (rires) pour aussi découvrir ce qu’ils font. Le vin est un produit magique qui donne du bonheur, améliore le quotidien, offre un peu d’ivresse dans un monde très exigeant, désinhibe. C’est loin d’être anodin. Je comprends que ça les intéresse tout comme cela me passionne.

 

Pour finir on a bien sûr envie de savoir quel est votre millésime préféré !

Avec un certain recul, 2016 recueille ma préférence. Il me parait être le meilleur témoignage des progrès et du travail accompli par tous. Nous constatons une véritable évolution aromatique des vins que la pratique de la biodynamie nous permet d’obtenir. Nous en sommes convaincus.

Après le 2015, par lequel déjà nous sentions venir le résultat de cette nouvelle philosophie adoptée depuis quelques années, 2016 nous donne de merveilleux espoirs quand on sait que nous n’en sommes qu’aux prémices…

 

Merci beaucoup Jean-Michel

Merci à vous Ambre

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